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Les poètes dans les Alpes-Maritimes

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ALPES-MARITIMES / REGIME DE VICHY / OCCUPATION / RESISTANCE

LES POETES


Louis ARAGON
Pierre BEJOT
Roger BERNARD
René CHAR
Roland CLAUDEL
Abbé ISNARD
Georges RENEVEY
André VERDET

La poésie française n’a pas cessé d’accompagner la bataille de la Résistance, Aragon, Char, Eluard, Desnos mort en déportation, Tardieu, et tant d’autres ont su chanter dans la nuit de l’occupation leurs combats et leurs espoirs.

Notre région Azuréenne a eu ses propres poètes-combattants : Louis Aragon a résidé à Nice jusqu'à l'occupation italienne et y a écrit '"Le Témoin des martyrs", René Char, a été responsable du réseau de parachutage, André Verdet, de Combat, s'y est fait arrêter et déporter, Roland Claudel a dirigé le "Front National de lutte", Fernand Alizard et Joseph Kosma, Georges Renevey, responsable de Combat, Roger Bernard, maquisard...

D'autres poètes ont écrit après guerre, pour la Mémoire.
Nous avons rassemblé ici des textes qui allient la poésie, la Côte d'Azur, les combats, les souffrances et l'espoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://museeazur.free.fr
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Les Yeux et la Mémoire,
de Louis ARAGON

Demeure mon amour heureux et malheureux
Demeure mon amour dans mes bras prisonnière
Soleil secret du cœur qui n’est que pour nous deux
Ma chère amour seule et dernière

Souviens-toi trente-six octobre nébuleux
Elsa c’était la nuit la guerre et son silence
Pour la première fois prirent la couleur bleue
Pour nous dans la rue à Valence

Trois ans ce fut Paris à son tour qu’on vendit
Une fenêtre ouverte à Nice sur la mer
Choisis le ciel de ton supplice avais-tu dit
Nous rendit l’hiver moins amer

Une mer qui ressemble aux jardins suspendus
Une mer où la nuit en plein jour se devine
Et qui pour s'endormir comme un refrain perdu
Cherche l'épaule des collines

Les Yeux et la Mémoire,
Louis ARAGON

Je veux qu’un jour vienne où, regardant notre nuit, les gens y voient pourtant, briller une flamme, et quelle flamme puis-je aviver sinon celle qui est en moi ? Mon amour, tu es ma seule famille avouée, et je vois par tes yeux le monde, c’est toi qui me rends cet univers sensible et qui donnes sens en moi aux sentiments humains. Tous ceux qui, d’un même blasphème, nient et l’amour, et ce que j’aime, fussent-ils puissants à écraser la dernière étincelle de ce feu de France, j’élève devant eux ce petit livre de papier, cette misère des mors, ce grimoire perdu ; et qu’importe ce qu’il en adviendra si, à l’heure de la plus grande haine, j’ai un instant montré à ce pays déchiré le visage resplendissant de l’amour...

Nice, janvier 1942
Les Yeux d'Elsa (Préface)

Aux martyrs,
de Pierre Bejot

dédié aux fusillés de Saint-Julien du Verdon

Dans le pré verdoyant, onze enfants radieux
Peuplaient de leurs ébats cette paix de naguère.
Aujourd’hui ils sont là ; onze hommes silencieux
Qui gisent maintenant face contre terre.
Vous en souvenez-vous ?

Quel crime ont-ils commis pour cette fin atroce ?
Celui d’avoir en eux l’amour de leur patrie
Au point de sacrifier leur jeunesse et leur force
Afin de la soustraire aux bottes ennemies.
Vous en souvenez-vous ?

Tombés entre les mains des miliciens serviles,
Vint l’interrogatoire après l’arrestation,
L’angoisse lancinante en ces instants fragiles
Et les espoirs trompeurs de la libération.
Vous en souvenez-vous ?

Quand on les relâcha dans ce décor sauvage,
Ce fut pour les faucher dans le soleil levant.
Leurs corps ensanglantés gagnèrent le village
Sur un chariot traîné par des bras de huit ans !
Vous en souvenez-vous ?

Saint-Julien a versé son tribut à la guerre,
Comme la France entière en ces années d’effroi.
N’oubliez pas leurs noms gravés dans cette pierre ;
Vous les fusilleriez une seconde fois !

Roger BERNARD

Roger Bernard, jeune imprimeur, maquisard, a été fusillé près de Céreste (Basses-Alpes), le 22 juin 1944, René Char, patron du Service d’Atterrissage et de Parachutage, s’est attaché à faire connaître les poèmes de son jeune camarade de combat dont il évoque ainsi le souvenir : « …Sa jeune femme, qui sera bientôt maman partage sa condition précaire…Entre deux sabotages, il me lit ses poèmes. ? ? C’est durant un aller à mon P.C. de Céreste, chargé d’une mission de liaison, qu’il tombe aux mains des Allemands… Un mûrier et une gare démantelée sont les seuls témoins amis de sa mort, avec un paysan qui m’a rapporté ‘qu’il se tenait très droit, très léger et obstinément silencieux ».

S’il est possible
Je m’agenouille devant la taciturne
Quête de la mort ;
Et je regarde avec l’œil de l’oiseau
S’il est possible de mourir
Le front ceint
De l’insigne aux sept couleurs du rayon décomposé.

Extrait du recueil posthume « Ma faim noire déjà ». ed. Cahiers d’art.



Fureur et mystère,
de René CHAR

-53-
Le mistral qui s’était levé ne facilitait pas les choses. A mesure que les heures s’écoulait, ma crainte augmentait, à peine raffermie par la présence de Cabot guettant sur la route le passage des convois et leur arrêt éventuel pour développer une attaque contre nous. La première caisse explosa en touchant le sol. Le feu activé par le vent se communique au bois et fit rapidement tache sur l’horizon.
L’avion modifia légèrement son cap et effectua un second passage. Les cylindres au bout des soies multicolores s’égaillèrent sur une vaste étendue. Des heures nous lutâmes au milieu d’une infernale clarté, notre groupe scindé en trois : une partie face au feu, pelles et haches s’affairant, la seconde, lancée à découvrir armes et explosifs épars, les amenant à port de camion, la troisième constituée en équipe de protection. Des écureuils affolés, de la cime des pins, sautaient dans le brasier, comètes minuscules. L’ennemi nous l’évitâmes de justesse. L’aurore nous surprit plus tôt que lui. (prends garde à l’anecdote. c’est une gare où le chef de gare déteste l’aiguilleur !)

-61-
Un officier, venu d’Afrique du Nord, s’étonne que mes « bougres de maquisards », comme il les appelle, s’expriment dans une langue dont le sens qui lui échappe, son oreille étant rebelle « au parler des images ». Je lui fais remarquer que l’argot n’est que pittoresque alors que la langue est ici en usage est due à l’émerveillement communiqué par les êtres et les choses dans l’intimité desquels nous vivons continuellement.

-64-
« Que fera-t-on de nous, après ? » C’est la question qui préoccupe Minot dont les dix sept ans ajoutent : « Moi, je reviendrai peut-être le mauvais sujet que j’étais à quinze ans… ». Cet enfant trop uniment porté par l’exemple de ses camarades, dont la bonne volonté est trop impersonnellement identique à la leur, ne se penche jamais sur lui-même. Actuellement, c’est ce qui le sauve. Je crains qu’après il ne retourne à ses charmants lézards dont l’insouci est guetté par les chats…

-65-
La qualité des résistants n’est pas, hélas, partout la même ! A côté d’un Joseph Fontaine, d’une rectitude et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un Claude Dechavannes, d’un Albert Grillet, d’un Marius Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un docteur Jean Roux, d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison en forteresse des périls, combien d’insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire ! A prévoir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue…

Aux intellectuels du Sud-Est qui vivent dans l'illégalité,
de Roland CLAUDEL

Nous arrêterons-nous un jour
Quelque part, dites, mes frères ?
Pendrons-nous nos bissacs au murs ?
Pour quelque temps ?
Retrouverons-nous un jour
La douceur première
De plonger dans les livres
Autrement qu’en courant ?
Aurons-nous enfin le droit
De ne plus changer toujours
Les visages qu’on retrouve
A la halte et au repas ?
Quand pourrons-nous enfin
Conserver des souvenirs ?…
Et quand donc
Ne serons-nous plus obligés
De brûler
Ou de disperser à tous les vents
Les reliques sacrées
De ceux qu’on a perdus ?

Roland CLAUDEL,
Ancien membre du mouvement des intellectuels et dirigeant du F.N. de lutte pour l’indépendance dans les Alpes-Maritimes.

Dans toute l’Europe l’homme est pourchassé
Chers camarades, formons la chaîne.
Tant pis pour nous, serrons les rangs.
Main dans la main ou isolé,
Serrons les dents,
Tant pis pour nous
O camarades maintenant,
A nous les luttes irrégulières
A mort,
Sans loi de la guerre ni service sanitaire.
A nous la destruction
Jusque dans nos tanières,
Jusque dans nos civières,
Jusqu’au pied du mur,
Sans pitié ni pardon,
Sans foyer ni maison
Sauf réduits en poussière,
Sans femmes et sans enfant
A moins que pour assister
A leur massacre sanglant
A nous l’oubli et la mort sans prière,
A nous la chasse et la poursuite
A travers toutes les frontières

Et toi cher et beau et grand pays
Que voici
Peut-être n’as-tu pas encore bu
Jusqu’au bas-fond de ton amertume.
Nice, janvier 1942.

Pendus au coeur de Nice,
de Roland CLAUDEL

O foule
Bête impuissante et matée
à laquelle ne restait plus rie
que l'obscur instinct
de voir de plus près
tes fils qu'on t'arrachait pour les pendre devant ton nez...

Foule massée
haletante aux yeux grandis d'horreur
appuyée de tout son poids
au cordon policier
et qu'elle aurait brisé
Si le groupe d'alerte s'était montré...

Foule bafouée
par tes propres femmes qui te reprochaient
de ne rien dire et de laissez faire
foule écrasée
par la soudaine révélation
de la lourde honte accumulée
durant les jours d'indifférence
et d'attente...

O foule bafouée
puisses-tu ne jamais oublier
que c'en est assez
et qu'on ne doit plus laisser salir
ni avilir ni rabaisser
l'Homme.

Car même s'il est pendu en berne
comme un torchon au coin des rues
car même s'il est déchiqueté mutilé
jeté aux chiens dans les carrières
crucifié écartelé
pendu au vent dans les branches
l'Homme reste
la torche et le drapeau vivant
de ce monde !

Nice, le 7 juillet 1944

l'Abbé ISNARD

L'abbé Isnard, Curé de Saint-Julien-du-Verdon, prit, malgré l'interdiction des Allemands, la responsabilit de faire transporter les corps de neuf morts au nouveau cimetière et d'assister jusqu'à leur fin, les deux agonisants.

Onze garçons couchés,
La face contre terre,
Comme des taches claires
sur le vert du grand pré.

Onze garçons fauchés
Par la haine infernale,
Par la fureur bestiale
En ce matin d'été.

Onze garçons vidés
De leur ardente vie,
Cette vie qui sourit
Dans les jeunes années.

Onze corps torturés,
Bras en croix sur la terre,
Onze vies décimées :
On se tait . C'est la guerre.

Ils étaient onze, et l'homme avait trahi.

Saint-Julien du Verdon
11 juin 1944.

Sombres héros et guenilles,
de Georges RENEVEY

C'était en ces temps-là
Nice était occupée.
D'abord préoccupée
Mais dans son estomac
Plus que de ses lumières.

Alors, dans la pénombre,
Une faible armée des ombres
Encore en petit nombre
Au fil de ces jours sombres
Complotait la lumière.

Et lumière est venue,
vive, éblouissante,
Aveuglant ces soldats,
Les laissant seuls, nus, à
Ressasser leurs chimères.

Aurores,
André Verdet,

A Nice l'aurore c'était
Une feuille de rosée
Sur le fenêtre posée

Le point d'or de la soucoupe
Qui devient grain de soleil
Sur la glace un phalène
Qui reprend toute la nuit

La rose rouge dans son vase
Jalouse encore de son parfum
Noir sur ta gorge nue
Le gant du rêve qui t'oppresse

Et souriantes dans tes yeux
Les violettes de la mort
Délicieuse au bleu des bois
Ensoleillés de la mémoire

A buchenwald l'aurore
N'est plus qu'un souvenir
Qui se lève au ciel futur
Comme une fleur sur une charnier

Les nuits, les jours, et puis l'aurore... Buchenwald, 1944.