|
Les Yeux et la Mémoire, de Louis ARAGON
Demeure mon amour heureux et malheureux Demeure mon amour dans mes bras prisonnière Soleil secret du cœur qui n’est que pour nous deux Ma chère amour seule et dernière
Souviens-toi trente-six octobre nébuleux Elsa c’était la nuit la guerre et son silence Pour la première fois prirent la couleur bleue Pour nous dans la rue à Valence
Trois ans ce fut Paris à son tour qu’on vendit Une fenêtre ouverte à Nice sur la mer Choisis le ciel de ton supplice avais-tu dit Nous rendit l’hiver moins amer
Une mer qui ressemble aux jardins suspendus Une mer où la nuit en plein jour se devine Et qui pour s'endormir comme un refrain perdu Cherche l'épaule des collines
Les Yeux et la Mémoire, Louis ARAGON
Je veux qu’un jour vienne où, regardant notre nuit, les gens y voient pourtant, briller une flamme, et quelle flamme puis-je aviver sinon celle qui est en moi ? Mon amour, tu es ma seule famille avouée, et je vois par tes yeux le monde, c’est toi qui me rends cet univers sensible et qui donnes sens en moi aux sentiments humains. Tous ceux qui, d’un même blasphème, nient et l’amour, et ce que j’aime, fussent-ils puissants à écraser la dernière étincelle de ce feu de France, j’élève devant eux ce petit livre de papier, cette misère des mors, ce grimoire perdu ; et qu’importe ce qu’il en adviendra si, à l’heure de la plus grande haine, j’ai un instant montré à ce pays déchiré le visage resplendissant de l’amour...
Nice, janvier 1942 Les Yeux d'Elsa (Préface)
Aux martyrs, de Pierre Bejot
dédié aux fusillés de Saint-Julien du Verdon
Dans le pré verdoyant, onze enfants radieux Peuplaient de leurs ébats cette paix de naguère. Aujourd’hui ils sont là ; onze hommes silencieux Qui gisent maintenant face contre terre. Vous en souvenez-vous ?
Quel crime ont-ils commis pour cette fin atroce ? Celui d’avoir en eux l’amour de leur patrie Au point de sacrifier leur jeunesse et leur force Afin de la soustraire aux bottes ennemies. Vous en souvenez-vous ?
Tombés entre les mains des miliciens serviles, Vint l’interrogatoire après l’arrestation, L’angoisse lancinante en ces instants fragiles Et les espoirs trompeurs de la libération. Vous en souvenez-vous ?
Quand on les relâcha dans ce décor sauvage, Ce fut pour les faucher dans le soleil levant. Leurs corps ensanglantés gagnèrent le village Sur un chariot traîné par des bras de huit ans ! Vous en souvenez-vous ?
Saint-Julien a versé son tribut à la guerre, Comme la France entière en ces années d’effroi. N’oubliez pas leurs noms gravés dans cette pierre ; Vous les fusilleriez une seconde fois !
Roger BERNARD
Roger Bernard, jeune imprimeur, maquisard, a été fusillé près de Céreste (Basses-Alpes), le 22 juin 1944, René Char, patron du Service d’Atterrissage et de Parachutage, s’est attaché à faire connaître les poèmes de son jeune camarade de combat dont il évoque ainsi le souvenir : « …Sa jeune femme, qui sera bientôt maman partage sa condition précaire…Entre deux sabotages, il me lit ses poèmes. ? ? C’est durant un aller à mon P.C. de Céreste, chargé d’une mission de liaison, qu’il tombe aux mains des Allemands… Un mûrier et une gare démantelée sont les seuls témoins amis de sa mort, avec un paysan qui m’a rapporté ‘qu’il se tenait très droit, très léger et obstinément silencieux ». S’il est possible Je m’agenouille devant la taciturne Quête de la mort ; Et je regarde avec l’œil de l’oiseau S’il est possible de mourir Le front ceint De l’insigne aux sept couleurs du rayon décomposé. Extrait du recueil posthume « Ma faim noire déjà ». ed. Cahiers d’art.
Fureur et mystère, de René CHAR
-53- Le mistral qui s’était levé ne facilitait pas les choses. A mesure que les heures s’écoulait, ma crainte augmentait, à peine raffermie par la présence de Cabot guettant sur la route le passage des convois et leur arrêt éventuel pour développer une attaque contre nous. La première caisse explosa en touchant le sol. Le feu activé par le vent se communique au bois et fit rapidement tache sur l’horizon. L’avion modifia légèrement son cap et effectua un second passage. Les cylindres au bout des soies multicolores s’égaillèrent sur une vaste étendue. Des heures nous lutâmes au milieu d’une infernale clarté, notre groupe scindé en trois : une partie face au feu, pelles et haches s’affairant, la seconde, lancée à découvrir armes et explosifs épars, les amenant à port de camion, la troisième constituée en équipe de protection. Des écureuils affolés, de la cime des pins, sautaient dans le brasier, comètes minuscules. L’ennemi nous l’évitâmes de justesse. L’aurore nous surprit plus tôt que lui. (prends garde à l’anecdote. c’est une gare où le chef de gare déteste l’aiguilleur !) -61- Un officier, venu d’Afrique du Nord, s’étonne que mes « bougres de maquisards », comme il les appelle, s’expriment dans une langue dont le sens qui lui échappe, son oreille étant rebelle « au parler des images ». Je lui fais remarquer que l’argot n’est que pittoresque alors que la langue est ici en usage est due à l’émerveillement communiqué par les êtres et les choses dans l’intimité desquels nous vivons continuellement.
-64- « Que fera-t-on de nous, après ? » C’est la question qui préoccupe Minot dont les dix sept ans ajoutent : « Moi, je reviendrai peut-être le mauvais sujet que j’étais à quinze ans… ». Cet enfant trop uniment porté par l’exemple de ses camarades, dont la bonne volonté est trop impersonnellement identique à la leur, ne se penche jamais sur lui-même. Actuellement, c’est ce qui le sauve. Je crains qu’après il ne retourne à ses charmants lézards dont l’insouci est guetté par les chats…
-65- La qualité des résistants n’est pas, hélas, partout la même ! A côté d’un Joseph Fontaine, d’une rectitude et d’une teneur de sillon, d’un François Cuzin, d’un Claude Dechavannes, d’un Albert Grillet, d’un Marius Bardouin, d’un Gabriel Besson, d’un docteur Jean Roux, d’un Roger Chaudon aménageant le silo à blé d’Oraison en forteresse des périls, combien d’insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire ! A prévoir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue…
Aux intellectuels du Sud-Est qui vivent dans l'illégalité, de Roland CLAUDEL
Nous arrêterons-nous un jour Quelque part, dites, mes frères ? Pendrons-nous nos bissacs au murs ? Pour quelque temps ? Retrouverons-nous un jour La douceur première De plonger dans les livres Autrement qu’en courant ? Aurons-nous enfin le droit De ne plus changer toujours Les visages qu’on retrouve A la halte et au repas ? Quand pourrons-nous enfin Conserver des souvenirs ?… Et quand donc Ne serons-nous plus obligés De brûler Ou de disperser à tous les vents Les reliques sacrées De ceux qu’on a perdus ?
Roland CLAUDEL, Ancien membre du mouvement des intellectuels et dirigeant du F.N. de lutte pour l’indépendance dans les Alpes-Maritimes.
Dans toute l’Europe l’homme est pourchassé Chers camarades, formons la chaîne. Tant pis pour nous, serrons les rangs. Main dans la main ou isolé, Serrons les dents, Tant pis pour nous O camarades maintenant, A nous les luttes irrégulières A mort, Sans loi de la guerre ni service sanitaire. A nous la destruction Jusque dans nos tanières, Jusque dans nos civières, Jusqu’au pied du mur, Sans pitié ni pardon, Sans foyer ni maison Sauf réduits en poussière, Sans femmes et sans enfant A moins que pour assister A leur massacre sanglant A nous l’oubli et la mort sans prière, A nous la chasse et la poursuite A travers toutes les frontières
Et toi cher et beau et grand pays Que voici Peut-être n’as-tu pas encore bu Jusqu’au bas-fond de ton amertume. Nice, janvier 1942.
Pendus au coeur de Nice, de Roland CLAUDEL
O foule Bête impuissante et matée à laquelle ne restait plus rie que l'obscur instinct de voir de plus près tes fils qu'on t'arrachait pour les pendre devant ton nez...
Foule massée haletante aux yeux grandis d'horreur appuyée de tout son poids au cordon policier et qu'elle aurait brisé Si le groupe d'alerte s'était montré...
Foule bafouée par tes propres femmes qui te reprochaient de ne rien dire et de laissez faire foule écrasée par la soudaine révélation de la lourde honte accumulée durant les jours d'indifférence et d'attente...
O foule bafouée puisses-tu ne jamais oublier que c'en est assez et qu'on ne doit plus laisser salir ni avilir ni rabaisser l'Homme.
Car même s'il est pendu en berne comme un torchon au coin des rues car même s'il est déchiqueté mutilé jeté aux chiens dans les carrières crucifié écartelé pendu au vent dans les branches l'Homme reste la torche et le drapeau vivant de ce monde !
Nice, le 7 juillet 1944
l'Abbé ISNARD
L'abbé Isnard, Curé de Saint-Julien-du-Verdon, prit, malgré l'interdiction des Allemands, la responsabilit de faire transporter les corps de neuf morts au nouveau cimetière et d'assister jusqu'à leur fin, les deux agonisants.
Onze garçons couchés, La face contre terre, Comme des taches claires sur le vert du grand pré.
Onze garçons fauchés Par la haine infernale, Par la fureur bestiale En ce matin d'été.
Onze garçons vidés De leur ardente vie, Cette vie qui sourit Dans les jeunes années.
Onze corps torturés, Bras en croix sur la terre, Onze vies décimées : On se tait . C'est la guerre.
Ils étaient onze, et l'homme avait trahi.
Saint-Julien du Verdon 11 juin 1944.
Sombres héros et guenilles, de Georges RENEVEY
C'était en ces temps-là Nice était occupée. D'abord préoccupée Mais dans son estomac Plus que de ses lumières.
Alors, dans la pénombre, Une faible armée des ombres Encore en petit nombre Au fil de ces jours sombres Complotait la lumière.
Et lumière est venue, vive, éblouissante, Aveuglant ces soldats, Les laissant seuls, nus, à Ressasser leurs chimères.
Aurores, André Verdet,
A Nice l'aurore c'était Une feuille de rosée Sur le fenêtre posée
Le point d'or de la soucoupe Qui devient grain de soleil Sur la glace un phalène Qui reprend toute la nuit
La rose rouge dans son vase Jalouse encore de son parfum Noir sur ta gorge nue Le gant du rêve qui t'oppresse
Et souriantes dans tes yeux Les violettes de la mort Délicieuse au bleu des bois Ensoleillés de la mémoire
A buchenwald l'aurore N'est plus qu'un souvenir Qui se lève au ciel futur Comme une fleur sur une charnier
Les nuits, les jours, et puis l'aurore... Buchenwald, 1944.
|