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Les nouveaux pouvoirs à la Libération

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ALPES-MARITIMES

Les nouveaux pouvoirs à la Libération
Conférence de Paul Escande, préfet des Alpes-Maritimes à la Libération (faculté des Lettres de Nice, mars 1996)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes de lecture :

(1)
Henri Amouroux ( le Figaro magazine 17 septembre 1994) : Les statistiques vont de 8 000 à 112 000 ! Par ailleurs les chiffres émanant de la gendarmerie avaient compris parmi les victimes des exécutions sommaires de la Résistance les crimes commis par les Allemands à Oradour sur Glane !! Du même auteur, sur les buts poursuivis par ceux qui avançaient des chiffres extravagants : P.H.Teitgen, garde des Sceaux, pensait ainsi réfuter les attaques des communistes qui lui reprochaient son indulgence. Le chiffre de 100 000 en pleine campagne électorale le 10 juin 1951 sera utilisé contre les communistes...Retour au texte

(2)
Parmi eux, Jacques Renard, chef régional F.F.I., centralien, ami de Raymond Aubrac, et Louis Acagno, responsable technique du Front National à Nice. Retour au texte

(3)
Fondation Charles de Gaulle - Le rétablissement de la légalité républicaine, 1944 ( Ed. Complexe, 1996) Retour au texte

(4)
Lettre du 8 janvier 1945 d'Adrien Tixier au Gl de Gaulle. Retour au texte

(5)
En réalité, pour le S.O.L., plus de 1 500, pour le P.P.F. plus de 700. Le chiffre de 7 000 est l'estimation pour l'année 1936. Retour au texte

(6)
Il faut savoir que le ministre d'Etat à Monaco est nommé par le Prince, sur proposition du gouvernement français ! Retour au texte

(7)
132 d'entre eux furent condamnés à mort par contumace (Cours de Justice du département) Retour au texte

quoi


Avant-propos
Le Conseil National de la Résistance - Les Ordonnances d'Alger - Les dangers à éviter - l'A.M.G.O.T -

Les Alpes-Maritimes à la Libération
Le ravitaillement - Les Comités locaux de Libération (initiatives) - Les problèmes de la presse à la Libération - L'information - Les Maires du département - Le Comité départemental de Libération -

L'ordre public - l'épuration
Vichy et la Résistance - Dans les Alpes-Maritimes, avant la Libération - La magistrature - La police - Le Comité Général d'Etude - Résistants et "faux-Résistants" - Les pouvoirs de police - Ordre public - Cours de Justice et Chambres civiques - Comité départemental de Libération -

 

Avant-propos

Je voudrais d'abord me réjouir de cette réunion, due à l'initiative des nouvelles générations, souvent portées à apprécier le temps que nous vivons sans se soucier de ceux qui les ont précédés. Cette nécessaire curiosité d'esprit est due, sans doute, pour une large part, aux excellents travaux de jeunes historiens et en particulier de celui très complet, très objectif et en tous points remarquable de Jean-Louis Panicacci, docteur en histoire : "Les Alpes-Maritimes de 1939 à 1945.

Ainsi que vous venez de l'entendre, le Commissaire de la République m'abandonne à Nice le 1er septembre 1944 à 20 heures. J'ai alors 34 ans et je suis dans l'administration préfectorale depuis 15 ans. Après avoir été successivement à Oran, à Alger, au B.C.R.A. à Londres puis à Ajaccio, nommé ensuite préfet à Alger par le général De Gaulle, je suis mis à la disposition du CRR Raymond Aubrac à Marseille.
Je ne connais personne à Nice. Le front est sur la frontière italienne, le port est miné, le pont du Var est coupé.
Les Alpes-Maritimes ne produisent que des fleurs. Il y a 500 000 personnes à ravitailler. Rétablir la légalité républicaine est pour moi, d'abord, un indispensable contrat de confiance avec le C.D.I. Il a été immédiat.

Les nouveaux pouvoir à la libération

Le Conseil National de la Résistance
Le C.N.R. est composé, il faut le souligner, de personnalités de tous les mouvements de la Résistance.
"Réunir ensemble les quelque vingt personnalités qui représentaient au C.N.R. les mouvement, les partis, les syndicats. La sécurité interdisait d'y songer. Pourtant, Georges Bidault y parvint à la fin de 1943" (Maurice Schumann)
Dans son "programme d'action" des mesures à appliquer dès la libération, le C.N.R prévoyait notamment :
- le châtiment des traîtres et l'éviction de "tous ceux qui ont pactisé avec l'ennemi".
- l'établissement de la démocratie la plus large : le rétablissement du suffrage universelle ; les pleines libertés de la presse et de son indépendance à l'égard de l'Etat et des puissances d'argent ; les libertés d'association, de réunion et de manifestation
- l'égalité absolue de tous les citoyens devant la loi
- l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie
- la possibilité pour tous les enfants de bénéficier de l'instruction et d'accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents.

Les ordonnances d'Alger
Les discours du général De Gaulle et les "Ordonnances d'Alger" sont très largement inspirées du "Programme" du C.N.R.
Parmi les ordonnances les plus importantes concernant les nouveaux pouvoirs à la Libération :
- celle du 21 avril 1944 "portant organisation des pouvoirs publics en France après la libération" dont l'article 19 détermine les attributions et les rapports du C.D.L. et du Préfet ;
- celle du 13 octobre 1944 : jusqu'à la date à laquelle les Conseils généraux pourraient, une fois réélus, reprendre des attributions résultant de la loi du 10 août 1871, ces attributions, y compris l'établissement du budget, étaient dévolues aux Préfets : ces derniers allaient avoir de ce fait (dans les Alpes-Maritimes d'août 1944 à octobre 1945) d'extraordinaires pouvoirs !
- celle du 9 août 1944 : concernant le rétablissement de la légalité républicaine. Cette ordonnance énumère un grand nombre de texte de Vichy dont elle prononce l'annulation, ainsi que la dissolution de groupements antinationaux, y compris la Légion des combattants.

Les dangers à éviter
Le général de Gaulle les avait définis d'un mot quand il déclarait le 25 juillet 1944, devant l'Assemblée constituante d'Alger :
- Les abus installés : "Le gouvernement a le devoir de prendre à temps les mesures, en quelque sorte conservatoires, sans lesquelles certains faits accomplis, certains abus installés, certaines positions prises, risqueraient, s'ils étaient acceptés par nous, d'être par la suite assez puissants pour faire échouer de force les changements qui s'imposent..."
Les événements confirmèrent dès le premier jour cet avertissement
Les Préfets à peine installés dans leurs fonctions ne disposèrent que de quelques jours, et parfois de quelques heures pour faire cesser les "abus installés" et ceux qui étaient sur le point de l'être.
Parmi les "abus installés", le plus redoutable allait être celui de l'A.M.G.O.T.

L'A.M.G.O.T.
Une étrange bataille à éviter ! Imaginons la fureur du général De Gaulle quand ce texte lui parvint :
"Mémorandum... remis par le Gouvernement des Etats-Unis au Gouvernement Britannique (Traduction) septembre 1943.
1) Le territoire libéré en France métropolitaine sera traité en ami. Cependant le commandant en chef des forces alliées aura tous les droits d'occupation militaire résultant de la guerre. Il agira sur la base qu'il n'existe pas de gouvernement souverain en France.
2) Ses délégués autorisés nommeront ou confirmeront dans des fonctions temporaires les fonctionnaires et le personnel judiciaire
3) Les organisations politiques gênantes seront supprimées et leurs chefs internés... lorsque les intérêts de la cause alliée ou du maintien de l'ordre l'exigeront".

Cette citation suffira sans doute pour bien mesurer le danger qui nous menaçait, et les directives impératives et prioritaires que le général donna aux Commissaires de la République et aux Préfets !

Les Alpes-Maritimes
à la Libération

1944 : Nice allait -elle être pleinement heureuse comme elle l'avait été en 1860 ?
"Enfin, Nice est heureuse,
Il n'est plus d'étranger
Sur la terre amoureuse
Où fleurit l'oranger."

... Hélas, des problèmes vont s'aggraver, comme celui du ravitaillement. D'autres vont naître, celui de " l'épuration" et ceux des populations éprouvées par la guerre qui, sur la frontière italienne, va se prolonger jusqu'en mai 1945. Avant d'aborder le problèmes des nouveaux pouvoirs à la Libération, je dois dire un mot du "ravitaillement". Les habitants des Alpes-Maritimes vont être pirvés, pendant de longs mois des denrées essentielles. Leur situation est angoissante, aggravée par tous les facteurs réunis, que les autres départements ne connaissent que partiellement. [haut de page]


Le ravitaillement

"Dans toute la France, la pénurie aggravée par la bureaucratie".
Henri Amouroux :
" Compliquant les circuits, retardant les livraisons, se réfugiant derrière des règlements faits pour d'autres temps, ne portant aucune attention aux suggestions des autorités locales, petits rois de l'autorisation, dictateurs des tampons, ils ne font pas mieux après qu'avant la Libération".
Raymond Aubrac :
"Les vieux habitants de la région dont la mémoire remonte à cette période ont un souvenir dominant : on avait faim".
Le ministre du Ravitaillement, Paul Ramadier, vint dans la région en décembre. A Nice, particulièrement éprouvée, sa visite avait suscité beaucoup d'espoir. Il accorda généreusement ... 200 grammes de pâtes.
Devant le problème du ravitaillement, l'autorité régionale était bien démunie.
La pénurie fut en effet aggravée par les bureaucrates. La carence de l'Administration allait être ressentie tout particulièrement à Nice où je me trouve pris à la gorge par un problème pratiquement insoluble :
- 500 000 personnes à ravitailler
- pas de production agricole, pas d'élevage
- Port de Nice miné
- voie ferrée coupée (rétablissement le 31 décembre 1944)
- combats en cours sur la frontière italienne
- Aucune ressource disponible dans les départements voisins ; lieux de ravitaillements situés à des centaines de kilomètres ;
- transports par route inexistants, route coupées, insuffisance de carburant...
Pendant les premiers jours, le climat est tout à la joie. Mais l'enthousiasme, très vite, le cède à l'inquiétude des marchés vides, à l'angoisse des privations, cruelles pour les adultes et pour les enfants qui manquent de lait.
Quelques attributions certes, mais sur des marchés lointains et... pas de moyens de transport ! [haut de page]

1° période : La pleine et entière initiative
5 septembre 1944-janvier 1945
Raymond Aubrac, commissaire de la République

Mais comment pareil pouvoir d'initiative et de décision a t-il été possible ? La tutelle, le contrôle, l'approbation préalable avaient-ils donc été abolis ?
Ils le furent, en fait, pendant quelques temps. Bien entendu, je "rendais compte" régulièrement au Commissaire de la République, et je me gardais de toute mesure pouvant aller à l'encontre des directives générales que je me devais d'observer. Les préfets avaient à se rappeler constamment les ordonnances d'Alger. Celles-ci n'avaient évidemment pu tout prévoir. Il convenait alors de ne pas s'écarter de la lettre et de l'esprit du Programme du C.N.R. et de la voie tracée par les "sages" du C.G.E
Si chaque préfet avait cédé à ses réflexes et aux pressions dont il était l'objet, chaque département aurait pu devenir une république autonome... Aucune décision ne devait pouvoir entraver la politique générale qui allait bientôt, dans tous les domaines, être définie par le gouvernement.
J'ai souligné la situation étrange dans laquelle le Commissaire de la République m'avait placé en me confiant, d'une minute à l'autre, la fonction de préfet.
J'allais heureusement bénéficier, dès les premiers jours, de quelques atouts, dont celui qui me parut essentiel : la confiance et le concours, jamais mesuré, des membres du C.D.L. (Comité Départemental de Libération). Par ailleurs, mes directives furent en quelque sorte devancées, la plupart du temps, par des initiatives des C.L.L. ( Comités locaux de libération).
Dans l'attente de l'épuration de la police, il me fut possible, dès le premier jour, de compter sur quelques-uns de ses membres -hélas très peu nombreux- connus pour leur participation active à la Résistance.
Pour ma part, je vais être 24h sur 24 sur la brêche : le ravitaillement va absorber la majorité de mon temps et de mes efforts.
Je vais devoir veiller à une information complète et quotidienne. Ma position serait vite intenable si chacun n'avait pas la certitude que tous les responsables, -et en premier lieu le Préfet- ne font pas tout ce qui est possible - sans attendre des directives - pour améliorer la situation. [haut de page]

Les Comités locaux de Libération
Leurs initiatives

Je voudrais rappeler et souligner ici les responsabilités que, dès le premier jour de la Libération, avant même de recevoir des directives des Commissaires de la République, des Préfets, les responsables de la Résistance surent prendre spontanément.
Sang-froid d'autant plus remarquable que chacun d'eux avait présent à l'esprit les atrocités dont leurs camarades avaient été les victimes.
Sans ces comités locaux de libération, et leur autorité éphémère mais réelle, ç'eut été inévitablement, partout, la confusion et le désordre. C'eut été, en certains endroits, à coup sûr, la guerre civile, tant redoutée par le C.G.E.
Citons par exemple Cannes et Grasse qui vont être libérées avant Nice. Les autorités américaines étaient présentes, prêtes à intervenir, déclare un communiqué. Mais le Comité de Libération de Cannes "pour épargner aux "collaborateurs" toute justice sommaire et expéditive, proclame que seules les autorités régulières (et en premier lieu l'Armée) peuvent décider des arrestations". (communiqué C.L.L.- Cannes 29-08-44)
De leurs côté les F.T.P.F. interdisent réquisitions ou pillage, allant jusqu'à prévoir "la peine de mort pour qui s'en rendrait coupable" (communiqué CDL Cannes, 7-09-44)
Quant au Comité de Libération de Grasse, il proclame :
"Les honnêtes gens peuvent être tranquilles. Ils ne seront pas condamnés pour délit d'opinion... Tous les dossiers seront transmis à la magistrature civile et militaire..." [haut de page]

Les problèmes de la presse à la libération

Les Ordonnances de 1944 relatives à la presse avaient un triple objet :
- interdire les publications qui avaient commencé à paraître sous l'Occupation
- permettre aux nouveaux journaux de paraître en utilisant leurs installations.
- assurer la transparence financière, le pluralisme et l'indépendance des publications ; bref, libérer la presse des contraintes économiques.
La parution de deux journaux est successivement mise en cause.

"L'Espoir" (septembre 1944)
Le C.D.L., à l'unanimité moins une voix, s'oppose, le 14 septembre, à la parutions du journal socialiste "L'espoir". La discussion prend un tour très violent à l'égard de ce journal ; le grief le plus important : "L'Espoir", dans ses articles, sert la cause des "trusts"...
Cependant, il avait paru dans la clandestinité, et la SFIO était représentée au C.D.L. par Aimé Bermond. D'autre part, la Commission régionale était seule compétente.
Pour tenter de mettre fin à cette situation tendue au sein du C.D.L. je demande une nouvelle délibération pour le lendemain 15 septembre.

Je propose à Bermond de faire une déclaration. Il assurerait ses collègues de l'absence de toute polémique à l'égard d'un membre quelconque du C.D.L.
Il s'était d'abord obstiné à ne pas vouloir faire cette déclaration, malgré mon insistance, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Assistaient à cette conversation trois autre représentants du parti socialiste : Lauron, Draghi et Roubert.
J'obtins enfin l'accord de Bermond de faire sa déclaration. De mon côté j'appelle à le "trêve des partis" souhaitée par le général de Gaulle.
Le C.D.L., par 9 voix contre 7 déclare ne plus s'opposer à la parution de "l'Espoir".

" La liberté" (février 1945)
Nouveau conflit qui allait revêtir un aspect technique particulièrement difficile à résoudre ! Il allait donner lieu à des discussions laborieuses.
Tabey, adjoint au Directeur régional à l'Information, arrive à Nice avec Coulet, qui fut plus tard directeur de France-Soir et de la Vie Française, et qui, fort heureusement connaissait très bien les problèmes techniques concernant l'impression, la parution et la vente d'un journal.
Tout feu tout flamme, Tabey, imbu de la mission que Teitgen, son ministre, vient de lui donner "pour aller à Nice régler le problème de la parution de "la Liberté", décrète, en arrivant, qu'il ne pourra "admettre qu'on se laisse aller à tergiverser... et que la manière forte s'impose..."
La difficulté vient de ce que les machines des deux journaux en place, l'Eclaireur et le Petit Niçois sont utilisées à plein temps.. Un troisième journal ne pourrait donc paraître à une heure convenable.
J'ai alors, avec Tabey, un dialogue de sourds.
Je lui représente les désordres pouvant résulter d'une application brutale, par la force, des décisions du ministre. J'estimais qu'il fallait au moins tenter de négocier, avec le concours de Coulet.
- Je regrette, Monsieur le Préfet, ce que vous envisagez est impossible. Les esprits sont trop montés pour chercher à les concilier. Des mesures d'autorité s'imposent, et je vous invite, au nom du ministre, à donner sans délai les ordres nécessaires.
- Vous pouvez être, Monsieur Tabey, porteur de la décision ministérielle. Mais vous ne pouvez vous substituer à moi, et encore moins me donner des ordres... Je suis dans notre département le seul représentant de votre ministre. Votre présence ici n'y change rien ! Vous devez vous préoccuper, certes, de m'aider à mettre en oeuvre l'application d'une décision ministérielle ; mais il m'appartient d'en rechercher les modalités.
- Je maintiens mon point de vue !
- Et moi le mien ! Je vous fais la proposition : Vous allez pendant deux ou trois jours faire un tour. Je mets une voiture et un chauffeur à votre disposition. Vous laissez auprès de moi Monsieur Coulet. Si, à votre retour, les négociations que nous allons engager n'ont pas abouti, nous prendrons des mesures d'ordre. Mais pas avant. Ma conception du rôle de Préfet est, certes, de tout faire pour appliquer les décisions des ministres, mais pas brutalement, sans entendre les intéressés, et avoir recherché avec eux, pour leur application, les moyens concrets d'éviter ensuite malentendus, frictions et conflits... Au surplus, même dans le cas où un accord ne peut être trouvé, le fait de ne pouvoir reprocher au Préfet de n'avoir pas tenté la conciliation, le fait aussi, pour les intéressés, de mieux connaître le "dossier", atténue la gravité des incidents pouvant se produire et permet le cas échéant d'ouvrir une nouvelle négociation.
Je ne puis donc vous suivre dans votre conception. Je la juge maladroite et dangereuse. J'insiste pour que vous acceptiez ma proposition. Laissez-vous tenter par ce bref voyage...
- D'accord, Monsieur le Préfet, mais c'est là du temps perdu. Quand je reviendrai, la question sera entière, rien ne sera réglé.
- Et bien, nous aviserons.

S'engage alors une rude négociation débutant dans une impasse, personne ne pouvant croire à la possibilité d'imprimer et de sortir à l'heure voulue trois journaux dans une imprimerie dont les machines et les locaux ne le permettait pas, le Ministre ayant pris la décision sans se préoccuper de savoir si elle était applicable !
Rude négociation donc, et de plus purement technique. La compétence (et les qualités personnelles) de Coulet permirent de trouver des solutions d'abord jugées impossibles.
Tabey, à son retour, fut surpris, c'est le moins que l'on puisse dire. Quel compte-rendu allait-il faire à son ministre de l'Information ? ... Je l'ai appris par la suite : on lui dit en effet au Ministère de l'Intérieur qu'il avait eu bien de la chance d'avoir eu Monsieur Tabey pour résoudre le problème. Et comme je m'en étonnais, on me lut le rapport du Directeur Régional de l'Information :
-Grâce à mon intervention et à celle de mon adjoint M. Tabey, j'ai pris personnellement les choses en mains, nous avons pu parvenir, non sans mal, à un accueil valable". [haut de page]

L'information

Une tribune inespérée : le Poste de radio "Nice-Juan Les Pins"
J'allais trouver, dans l'utilisation de ce Poste, le moyen de rendre compte à la population des démarches entreprises pour obtenir tout ce qui était indsipensable à l'existence de chacun.
Je voulais rassurer. Je voulais surtout éviter de décevoir. Il ne fallait donc pas faire état des promesses obtenues… J’avais réparti, chaque jour de la semaine, des allocutions de deux minutes confiées tour à tour aux « responsables », Préfet, Président du C.D.L., ingénieurs des Ponts et Chaussées, du Génie rural, etc, et surtout, Directeur du Ravitaillement.
J’avais obtenu, ce qui démontre la solidarité de notre action commune, que les allocutions me soient préalablement soumises, afin d’éviter ces promesses inconsidérées, facteurs de déceptions, qu’il fallait éviter à tout prix. Chacun eut ainsi la certitude que tout était fait 24h sur 24, par des hommes compétents (Guéguen pour le ravitaillement, Leyssieux pour les Ponts et Chaussées furent tout simplement remarquables). Pour ma part, je couvrais leurs initiatives lorsqu’elles s’écartaient des sacro-saintes directives régionales ou nationales.. J’allais ensuite m’expliquer avec les ministres qui, je dois le dire finissaient par admettre mes « plaidoiries » en faveur des Alpes-Maritimes, département « d’exception ».
La première allocution au Poste de « Nice-Juan Les Pins » fut la mienne. Je la situais, ainsi que celles qui devaient suivre, dans les termes suivants (on remarquera que je dus alors dénoncer les « provocateurs » et la « timidité » des juges, points sur lesquels je reviendrai) :
« En prenant mes fonctions, j’ai déclaré que les méthodes de Vichy devaient disparaître, que, désormais, les administrations travailleraient au grand jour et que, le public ayant le droit de savoir ce qui se passe dans le bureaux, les fonctionnaires devraient, régulièrement lui rendre compte de leur gestion.
J’ai donc invité les chefs de services à vous tenir au courant de ce qu’ils réalisent, et, surtout, à vous dire pourquoi ils ne peuvent pas toujours réaliser ce que vous souhaitez.
« Cette méthode nouvelle de l’Administration a, je n’en doute pas, été appréciée par la grande majorité d’entre vous. Elle ne peut contrarier que ceux qui, ayant jusqu’ici profité de nos divisions pou conserver leurs privilèges, veulent à tout prix nous dissocier à nouveau.
« Le but de certains provocateurs est trop clair pour qu’un Français de bonne foi puisse s’y laisser prendre », vient de déclarer justement Mr. Aubrac, Commissaire de la République.
« Personne n’empêchera la Justice française de punir ceux qui trahissaient le pays pendant que des patriotes se sacrifiaient pour son indépendance. Le gouvernement du général de Gaulle est le gouvernement du peuple français. Il saura le défendre contre toutes les attaques des agents de l’ennemi. Les juges continueront malgré les menaces à châtier les coupables. Les fonctionnaires ne se laisseront intimider par aucune propagande. Ils sauront, en toute circonstance, faire leur devoir. Je vous demande de les aider avec compréhension et impartialité, dans leur tâche ingrate et difficile.
Sachez qu’il y a parmi eux, de grand serviteurs de l’Etat, et, en grande majorité, des hommes désintéressés et profondément dévoués au bien public ; beaucoup passent leur existence à servir vos intérêts avec autant de passion que s’il s’agissait de leurs propres affaires, et vous leur devez d’autant plus de gratitude qu’ils travaillent sans se préoccuper de savoir si leurs efforts seront récompensés par un avancement plus rapide ou l’amélioration de leur traitement.
« Croyez-moi, tout ce dont vous bénéficiez chaque jour, surtout dans une période aussi difficile que celle que nous traversons, est souvent le prix de longs et patients efforts de ceux qui nous servent. Ils méritent mieux que la simple satisfaction du devoir accompli ». [haut de page]

Les maires du département

Le préfet ne devait pas perdre de vue l’unité nationale que le gouvernement devait pouvoir consolider. Je pensais qu’elle serait confortée par l’unité des départements. Les maires ruraux devaient combattre le « marché noir », coopérer étroitement avec les maires des grandes villes où le ravitaillement restera si longtemps précaire. Ils devaient aussi savoir –et faire savoir- la valeur et l’importance de l’aide apportée à la France par les Alliés : je soulignais par exemple que la Hollande, après un vigoureux rationnement, venait de mettre à la disposition de notre gouvernement, sur ses propres réserves, 50 000 tonnes de blé. Je soulignais aussi les efforts considérables des Etats-Unis en faveur de notre redressement économique.
Je faisais état bien entendu de mes initiatives pour argumenter au mieux auprès du gouvernement en faveur des Alpes-Maritimes.
Pour faciliter leurs démarches, je créais, dans chaque administration, un « bureau des maires ».
(Je devais faire de même pour les prisonniers. A leur retour parmi nous, il fallait leur éviter de pénibles démarches dans les bureaux. Je les recevais enfin personnellement pour les aider à régler les cas difficiles. [haut de page]

Le comité départemental de Libération

Le CDL : Corps intermédiaire
Ses pouvoirs sont définis par l'Ordonnance du 21 avril 1944 (voir annexe 1).
Il était particulièrement qualifié pour connaître les problèmes de la Résistance et...de « l’épuration ».
Les débats du C.D.L. étaient un important élément d’information, la presse assistant aux réunions et en assurant le compte-rendu.
Seul « corps intermédiaire » en l’absence d’assemblée élues, le C.D.L. fut, jusqu’en octobre 1945, date d’installation du Conseil Général, le point de rencontre entre l’administration et le public.
Me gardant de l’ignorer, j’allais assister à ses débats, chaque fois que le justifiait la discussion de tel ou tel problème. Par égard pour les représentants de la Résistance, je veillai à leur ouvrir les dossiers. C’est dans mon cabinet que se réalisera, de la façon la plus libre, l’information des membres du C.D.L. et, plus particulièrement, de ceux les plus influents et les plus avertis, parmi lesquels Mgr. Daumas.
Les rapports personnels n’altèrent en rien la liberté de chacun. En république, on peut toujours passer outre aux conseils et aux recommandations. Il s’agit, pour le représentant du gouvernement, de persuader et non d’imposer.
Les gouvernements, de nos jours, en matière d’information, laissent les parlementaires apprendre leurs décisions par la presse ou par la radio ! … L’opposition n’a pas accès aux dossiers. Le secret, partout, étouffe l’information !
Les mécontents descendent dans la rue. Le gouvernement doit traiter de front tous les problèmes. Il n’y a plus de corps intermédiaires.
Le 26 novembre 1944, je suis invité à une Assemblée réunissant les membres du C.D.L. et des Comités locaux de Libération. Parlant après moi, les orateurs approuvent les quelques mots que je prononce :
« Le C.D.L. travaille, depuis trois mois, en liaison étroite et confiante avec les pouvoirs publics. Je veux profiter de cette occasion pour remercier une nouvelle fois les membres de cette Assemblée du concours qu’ils veulent bien m’apporter pour me permettre de régler les problèmes si nombreux et si complexes qui se posent chaque jour. Soucieux de ne prendre aucune décision qui ne soit inspirée par l’idéal qui animait nos camarades de combat, je ne manque pas de consulter le C.D.L. sur toutes les questions importantes avant de prendre une décision. Nos conceptions étant les mêmes, il nous a été facile de trouver un accord sur les principes et, ensuite, sur les points secondaires qui restaient à régler. Cette entente s’est réalisée d’autant mieux que le C.D.L. a tenu à ne jamais empiéter sur les attributions propres que ne puis partager, vous le comprendrez bien, avec quelque organisme que ce soit, puisque j’assume toutes les responsabilités inhérentes à mes attributions, et que je ne puis les déléguer.
« Ceci est un point important sur lequel je voudrais attirer votre attention. Les personnalités investies d’un mandat ou d’une fonction publique doivent des comptes à leurs chefs hiérarchiques et, sur le plan moral, à la nation. Vous pouvez donc exiger d’eux qu’ils travaillent au grand jour, qu’ils vous tiennent au courant de leurs travaux, mais vous ne pouvez en aucun cas vous substituer à eux, leurs prérogatives étant la contrepartie de leurs responsabilités ». [haut de page]


L'ordre public - l'épuration

Jean Chaigneau, préfet déporté
Qu'il soit permis à celui, qui venant de Londres et d’Alger, allait s’asseoir sur le fauteuil de Jean Chaigneau, de saluer sa mémoire et de déplorer son arrestation le 14 mai 1944, trois mois et demi seulement avant la libération de Nice où, en plein accord avec les représentants de la Résistance, le Gouvernement d’Alger n’aurait pas manqué, à la Libération de le maintenir à son poste.

Vichy et la Résistance

Les chiffres sont un élément d'appréciation : nous les mentionnerons, sur le plan national.
La réalité en est une autre. On ne peut contester :
1° que la Résistance -la vraie- s'est efforcée, à la Libération, de limiter les exécutions aux « collaborateurs notoires », gravement responsables de leurs actes;
2° que Vichy a laissé libre cours aux actes abominables de la Gestapo, de la Milice et autres groupements;
3° que la police de Vichy apportait son concours à ces « polices» dont les arrestations, exécutions ou déportations ont frappé des centaines de milliers d’innocents.
Quant aux chiffres, ils sont proches de la réalité ou purement fantaisistes. Qu’on en juge plutôt : citons d’abord ceux donnés par le Général de Gaulle dans ses Mémoires (Se serait-il exposé à ce qu’ils soient un jour valablement contestés ?)
Vichy : 60 000 exécutions ; 200 000 déportés dont 50 000 survivants ;
Résistance : exécutions : 7 500 avant la Libération ; 2 500 après la Libération.
Des chiffres différents ont pu être avancés ici ou là [1]. Dans une matière aussi sérieuse, les chiffres donnés par la gendarmerie comportent des erreurs regrettables…. Plus regrettable encore de la part d’un ministre respecté comme P.H. Teitgen, l’utilisation d’un chiffre volontairement grossi à « des fins électorales » !
Il faut donc s’en tenir à la réalité. [haut de page]


Dans les Alpes-Maritimes, avant la Libération

Le débarquement approche. La Gestapo décide de supprimer les détenus résistants. Parmi eux :
- les 8 patriotes assassinés le 15 août à Cannes.
« Moser, Richard et Bauer, tueurs professionnels, ont assassiné, le 15 août à 21 heures, huit patriotes à Montfleury. Que quiconque est en mesure de les faire arrêter n’hésite pas à agir par tous les moyens » (communiqué du C.L.L. du 29 août)
– les 21 patriotes fusillés à l’Arianne, le même jour [2]
– les pendaisons, en pleine ville de Nice, de Torrin et Grassi, le 7 juillet ;
« Simples bavures » : c’est ce que prétendent aujourd’hui ceux qui parlent du « bain de sang à la Libération », passent sous silence les atrocités commises par l’occupant, comme plus tard Robert Faurisson parlera de « l’escroquerie » du « mythe des chambres à gaz ». Ce sont les mêmes qui dénoncent les exécutions scandaleuses par les résistants d’un grand nombre de victimes innocentes. Les critiques n'ont qu’un but : discréditer la Résistance ! …
Pour toutes ces raisons, c’est une atmosphère empoisonnée que l’on peut redouter, à la Libération, n’en déplaise à ceux qui, aujourd’hui, prétendent que, du jour au lendemain, on pouvait éviter tout esprit de représailles et faire en sorte que chacun s’en remette à une justice sereine et tranquille !
Fort heureusement, les responsables de la Résistance (Comités locaux et départemental de Libération) ont pris conscience de leurs responsabilités avant même qu’interviennent, pour prendre les leurs, Commissaire de la République et Préfet… [haut de page]


La magistrature
Les juges « traumatisés »- la magistrature partiellement sanctionnée

Les juges eux-mêmes sont traumatisés. Je dois, le 26 décembre 1944, pour les encourager à l’indépendance, obtenir que le C.D.L. leur demande instamment de « poursuivre avec rigueur ceux qui abuseraient, à des fins condamnables, de leurs prétendus titres de résistants ».
La magistrature n’aura été que partiellement sanctionnée. Il faut en effet, qu’elle soit très vite en mesure d’encadrer Cours de Justice et Chambre civiques. Son épuration cependant aura été rapide mais efficace.
Seront écartés, dès les premiers jours, les magistrats ouvertement compromis. Des pouvoirs exceptionnels auront été donnés dans ce but, au Commissaire de la République et aux Préfets. [haut de page]

La police
Pour la première fois de notre histoire, un problème impossible à résoudre...

Il faut, pour bien comprendre ce problème, citer quelques extraits d’un rapport de J.M. Berlière au colloque de Bayeux en octobre 1994.[3]
« Un véritable séisme
La libération équivaut à un véritable séisme dans une institution jusqu’alors préservée des bouleversements politiques par une loi non écrite mais de simple bon sens qui veut que l’on n’épure pas la police pour la bonne raison qu’on ne saurait tenir rigueur à des fonctionnaires de leur zèle et de leur obéissance à l’égard du régime précédent sans affaiblir aussitôt ce zèle et tiédir ce dévouement à l’égard du nouveau régime. C’est avec une douloureuse surprise que beaucoup de policier découvrent que la « légalité n’est pas forcément la légitimité » et qu’une « apparence de légalité peut couvrir des actes illégitimes ». Ce changement inopiné des règles du jeu suscite l’incompréhension des intéressés et l’inquiétude de policiers restés en fonction qui demandent explicitement à être « protégés contre les mesures qui peuvent être prises contre eux par le gouvernement de demain pour avoir exécuté les ordres de celui d’aujourd’hui ». Cette transgression brise les ressorts de l’Etat. Le zèle et l’obéissance aveugles qui faisaient jusqu’alors de la police un instrument et un rempart essentiel des régimes successifs, sont devenus des fautes que l’on risque d’expier lourdement. L’épuration rompt ainsi le pacte qui liait les policiers au pouvoir ».
La police de Vichy, constate J.M. Berlière, est ainsi « prise au piège de l’obéissance… l’épuration radicale est le reflet d’une opinion publique qui ne peut oublier le rôle joué au service de l’occupant ».
La police va donc devoir être entièrement épurée. Les préfets sont pourtant, dès le premier jour, confrontés à des problèmes urgents. Quels moyens vont-ils leur être donnés ? Le Ministre de l’Intérieur répond :
« J’ai donné aux commissaires régionaux, aux préfets et sous-préfets et aux chefs de la police les instructions les plus catégoriques en vue de l’identification et de l’arrestation de tous individus coupables d’attaques contre les prisons, d’exécutions illégales et d’assassinats de prisonniers et de condamnés. Mais je dois reconnaître que mes ordres sont difficilement exécutables, tant que chaque région et chaque département ne possèderont pas un minimum d’effectifs de police, de gendarmerie et de garde mobile, un minimum d’armement et un minimum de moyens de transport. Or cette triple condition n’est nulle part réalisée ».[4]
Quel aveu !
Le problème de l’ordre public et de l’épuration va donc se trouver aggravé par cette condamnation globale –non par un tribunal, mais par l’opinion elle-même- de la police de Vichy et par le manque de moyens du C..R.R. et des préfets.
Le C.D.L. lui-même, qualifié pour entreprendre l’épuration de la police, va manquer de moyens (crédits, personnel).
Qui va donc arrêter les « collaborateurs notoires », les grands coupables, qui va les rechercher ?
Les uns attendent l’épuration avec exigence. Les autres en redoutent les excès.
Il faut rassurer les uns et protéger les autres contre toute justice « expéditive ».
Cependant, quelques rares membres de la police sont connus pour leur participation active dans la Résistance. Ils me sont proposés par le C.D.L. et je leur donne aussitôt une affectation. Allinant, Macario, Isnard, Lejeune, Le Marié, Bonnet, le commandant des gardiens de la paix, vont constituer à mes côtés une première équipe de grande valeur, mais ils ne disposeront eux-mêmes d’aucun effectif pour le seconder.
La Résistance va-t-elle alors devoir attendre pendant des mois pour châtier les coupables ? Dès le 23 septembre, les Cours de justice vont pouvoir sanctionner les coupables. Où les trouvera-t-on, trois semaines après la libération ? Dès le premier jour, beaucoup auront pris le large.
Dès lors, comment s’opposer à ce que les résistants s’organisent eux-mêmes pour procéder à des arrestations ?
Il y avait aussi un phénomène inattendu : des individus, collaborateurs de la veille, ou profitant tout simplement de la confusion du moment, menacent et rançonnent, en se présentant comme d’authentiques résistants .. Le C.D.L, en accord avec moi, saura prendre ses responsabilités.
Nos responsabilités n’étaient pas seulement dictées par l’urgence. Elles étaient prévues ( et en quelque sorte dictées) par un organisme, le C.G.E. groupant, sur le plan national, d’éminentes personnalités, pour la plupart de hauts magistrats. [haut de page]

Le Comité Général d'études (C.G.E.)

Parmi ses membres, le C.G.R. comprenait deux conseillers d’Etat (Pierre Laroque et Alexandre Parodi), un maître de requêtes au Conseil d’Etat (Michel Debré…)
Après avoir mesuré les problèmes qui allaient se poser dès la Libération, ils avaient prévu que la seule solution, pour éviter le pire, était de s’en remettre aux Commissaires de la République et aux préfets. Dès janvier 1944, ils avaient adressé aux futurs C.R.R., une circulaire secrète dont la directive essentielle stipulait que « l’arrestation des traîtres et la certitude de la condamnation de leurs crimes seront la première condition du rétablissement de l’ordre public. La répression devra être rapide et brutale, pour limiter au minimum l’agitation qui ne manquera pas de se produire au moment des arrestations ».
Michel Debré s’adressait dans le même sens, en mai 1944, aux Comités Départementaux de Libération et aux préfets, encore dans la clandestinité les uns et les autres.
« … d’elles mêmes, les forces de la Résistance se seront assurées des traîtres les plus notables … »
Ces craintes concernaient surtout, évidemment, les départements ayant le plus soufferts des exactions de toutes sortes commises par les occupants. Dans les Alpes-Maritimes, il y eut, outre la Milice de Vichy, la Gestapo, la redoutable O.V.R.A. (Gestapo italienne). C’est à Nice que se recrutèrent les plus nombreux auxiliaires de ces groupements. Dès 1941, Darnand et Bassompière créent les S.O.L. qui regroupent très vite plus de 5 000 jeunes. Le P.P.F., créé par Doriot, recrute plus de 7 000 membres ! [5]
Les Allemands, et plus encore les Italiens arrêtent et déportent 2 520 personnes (contre 2 240 pour les Bouches du Rhône, département dont la population est beaucoup plus élevée).

arrêtés prisonniers ou déportés
par les Italiens 1366 975
par les Allemands 1229 397

Les uns et les autres avaient évidemment de nombreux complices : délateurs, dénonciateurs, bénéficiaires, fréquemment sur les propres biens de leurs victimes, de cette honteuse collaboration avec nos occupants.
Ils devaient être nombreux dans les A.M. à compter parmi ces « collaborateurs notoires » que les résistants avaient, comme prévu par la C.G.E., la mission d’appréhender sans délai. Mais beaucoup d’entre eux allaient réussir, d’un jour à l’autre, à passer pour de « vrais faux » résistants !
[haut de page]

Résistants et "faux-résistants"

Il y a, bien sûr, ceux qui, fidèles à leur idéal et à l’esprit de justice pour lequel ils se sont battus, et qui, du jour au lendemain, vont voir apparaître autour d’eux:
- une foule de résistants de « dernière heure », citoyens pitoyables, par avance (et par intérêt) d’accord avec tous les régimes, qui applaudissaient Pétain, et, non moins frénétiquement, de Gaulle !
- mais aussi, hélas, ceux qui, portant ostensiblement le brassard F.F.I, se proclament résistants pour rançonner les citoyens honnêtes. Certains d’entre eux auront même réussi à se glisser dans la police d’épuration, dite « Commission Perlet », placée sous le contrôle du C.D.L… Ces faux résistants auront un moment contrarié dans l’opinion l’image réelle de la Résistance. Ils ont pourtant été dénoncés à plusieurs reprises par les membres du C.D.L.
- le docteur Marino : « … de nombreux collaborateurs notoires ont été découverts avec le brassard F.F.I. Je demande leur arrestation ! ».
– M. Brandon : « on a trouvé 2 000 brassards F.N. (Front national) dans une voiture de la Gestapo ! »
Ainsi, comme l’on fait certains, mettre au compte de la Résistance toutes les exécutions survenues après la Libération, c’est commettre une double erreur : confondre les exécutions de collaborateurs notoires et celles qui sont le fait de faux résistants que nous réunissions parfois à arrêter, et trop facilement libérés par des magistrats auprès desquels je dus, pour vaincre leurs hésitations, intervenir. [haut de page]

Les pouvoirs de police
Prérogative essentielle du Préfet

Je n’ai pas à apprécier les conditions dans lesquelles, lors de ma prise de fonction, les pouvoirs de police se trouvaient entièrement assumés par le général américain Frederick.
La question est pour moi de savoir comment je vais être en mesure d’assumer mes propres responsabilités si ce pouvoir essentiel ne m’est pas reconnu. Il y a là, pour moi, un problème à assumer de toute urgence. Non seulement ce problème concerne un pouvoir relevant normalement de moi, mais, dans la mesure où il serait exercé par une autorité alliée, certes, mais étrangère, il constituerait une atteinte à la souveraineté nationale, un début d’application des mesures prévues par l’A.M.G.O.T, ce qu’il faut absolument éviter.
Dès le dimanche 3 septembre, le premier jour de mes fonctions, je demande audience au général Frederick. Prétextant une visite protocolaire d’entrée en relations, je lui pose franchement le problème. Les Américains aiment la méthode directe. Agir avec eux sans détour est peut-être la meilleure diplomatie…
L’accueil du général me rassure entièrement. Non seulement il n’est pas soucieux d’invoquer une quelconque disposition de l’A.M.G.O.T, mais il me donne sans hésiter son accord pour me laisser exercer toute attribution concernant l’ordre public, sous réserve bien naturelle « que je sois en mesure de lui garantir que serait assuré le libre passage jour et nuit des troupes ayant à traverser la ville pour rejoindre le front italien ».
Je demande un court délai pour être certain de pouvoir assurer les responsabilités qu’on est disposé à me rendre. N’ayant pas de police à ma disposition, j’obtiens le concours sans réserve du colonel Lanusse, commandant la subdivision, des chefs des formations F.F.I. et des représentants de la Résistance. Je les réunis pour déterminer entre eux une nécessaire coordination. Il faut absolument éviter que les Alliés trouvent prétexte à intervenir à nouveau.
Je puis alors donner au général Frederick une réponse affirmative. Le problème se trouve donc réglé dans les meilleurs conditions, le général ayant apprécié sans doute, et les précautions que j’avais eu la prudence de prendre, et le climat de parfaite sécurité qui fut ensuite assuré à ses troupes. [haut de page]

Autre problème immédiat : Monaco
Je devais intervenir à nouveau, peu après, auprès du général Frederick. La présence à Monaco, pour assurer la sécurité du prince, d’un détachement de l’armée américaine était gravement contraire aux traités franco-monégasques.
Le général accéda sans difficulté à ma nouvelle démarche. Non sans malice, il me montra la lettre du ministre d’Etat à Monaco [6]. L’envoi de ce détachement lui avait été expressément demandé !
Un détachement français devait sans difficulté, remplacer, quelques jours après, le détachement américain. [haut de page]

Ordre public
Premières mesures

Le 2 septembre 1944, je prends possession de mes fonctions. Cannes, Grasse et les villes de la rive droite du Var ont été libérées. Nice l'est le 28 août.
La situation, dans le département, est extrêmement complexe.
La police est, dans son ensemble, contestée. Son intervention ne sera possible qu’après une minutieuse épuration. Et, cependant, les arrestations des plus grands coupables, dès la Libération, ne peuvent être différées.
Plusieurs groupements vont intervenir. Sous l’autorité de la Commission d’épuration du C.D.L. sera formée la « Commission Perlet ».
On se bat sur la frontière de l’est : vont concourir, de leur côté, à l’épuration, la Sécurité militaire et la 18° Brigade mobile.
Situation confuse s’il en est ! Comment faire en sorte que soient arrêtées les personnes réellement coupables et que les « lampistes » soient épargnés ?
J’ai encore en mémoire les interventions combien véhémentes et indignées de plusieurs membres du C.D.L., et en particulier de son vice-président l’abbé Daumas, pour orienter les arrestations vers les conceptions de justice et d’équité au nom desquelles les Résistants avaient combattu.
Les membres du C.D.L. s’efforceront avec moi que, dès les premiers jours, les « lampistes » soient promptement libérés. Ils déploraient par ailleurs que nombre de grands coupables [7] comme Touvier, aient réussi à bénéficier de complicités (Vatican, Services secrets, Américains) et… de la proximité de la frontière italienne.
En accord avec le C.D.L., je prenais sans délai, trois mesures importantes.
1° Création de Centres d’internement (hôtels réquisitionnés, Fort carré d’Antibes, Caserne St Jean d’Angély, à Nice, Maisons d’arrêt de Grasse et Nice).
2° Obligation de conduire immédiatement toute personne arrêtée dans un centre d’internement.
3° Les internements ne pourront se prolonger lorsqu’ils n’auront pas été motivés par de sérieuses accusations.
Sait-on par ailleurs, que des personnes inquiètes pour leur sécurité demandaient spontanément à être internées ?
Nombre de détenus
Dans les A.M., le nombre de détenus, de 2 530 fin septembre, fut ramené à 2 130 en novembre, à 1 500 en décembre.
Le 6 novembre 1944, Raymond Aubrac, C.R.R. prescrit de faire afficher et publier les noms de toutes les personnes internées. Un délai de 15 jours est prévu pour adresser au C.D.L. et au Préfet toute information pouvant justifier le maintien de la détention. A défaut et passé ce délai, la libération doit intervenir.
Dans la région de Marseille, plus de la moitié des détenus (plusieurs milliers) bénéficièrent de cette décision.
Le C.D.L. a fait tout ce qui dépendait de lui pour qu’en matière de justice, on ne s’écarte pas de la légalité républicaine.
Pour ma part, je multipliai mes interventions tant auprès des maires que des Comités locaux de libération.
Mes instructions avaient, comme il se doit lorsqu’il convient de mettre fin à des abus, un caractère impératif :

Nice, le 28 septembre 1944
Le préfet des Alpes-Maritimes
à MM. les Maires ou, Président des Comités locaux de Libération du Département
Je vous serais obligé de vouloir bien m’adresser, par retour de courrier, si vous ne l’avez déjà fait, la liste des personnes arrêtées dans votre commune depuis la libération avec vos proposition sur la décision à intervenir (Tribunal militaire, Cour de Justice, internement administratif, résidence surveillée).
Vous voudrez bien noter et faire communiquer autour de vous que, désormais, tout particulier procédant à des arrestations irrégulières ou détenant illégalement une personne fera l’objet des sanctions prévues par la réglementation en vigueur.
Ce n’est que dans le cas de flagrant délit, cette expression devant être entendue dans son sens le plus large et permettant, par exemple l’arrestation d’une personne dangereuse pour l’ordre public (Milicien, S.O.L., etc) que les individus dangereux pourront être appréhendés par tout citoyens, mais ils devront être immédiatement remis à la Police ou à la Gendarmerie.
Je vous rend personnellement responsable de l’exécution de ces instructions.


Pas plus que sur le plan national, on ne peut prétendre que les C.R.R, les préfets et les représentants de la Résistance ont encouragé l’épuration « sauvage » et que celle-ci s’est traduite par un « bain de sang ». Nous donnons ci-après, sans autre commentaire, les chiffres que nous avons pu réunir. [haut de page]

Cours de Justice et Chambres civiques

Créées dès le 25 septembre, ces tribunaux prononcèrent :

Peines de mort : 21
Par contumace : 445 jugements, dont 132 peines de mort
Acquittements : Cours de Justice 22% - Chambres civiques, 36%

L'importance de ces chiffres, nous le rappelons, s'explique par le nombre de «collaborateurs notoires » se trouvant dans un département où le nombre d'adhérents de groupements tels que le S.O.L. ou le P.P.F. a été parmi les plus élevés.

« Exécutions sommaires»
Avant le 23 septembre on comptera 86 exécutions d'après le procureur Bousquet (qui fut membre du C.D.L.) dont 21 avant la libération. D'autres enquêtes sur le plan national énoncent les chiffres suivants :

Direction de la gendarmerie 104
Comité d'Histoire de la 2° guerre mondiale et Institut d'Histoire du temps présent 145

Comité départemental de Libération
Séance du 26 décembre 1944

Réuni sur ma demande, le C.D.L., dans une importante délibération devait marquer la fin de cette période transitoire.
1° La police, enfin « épurée » devait reprendre ses droits ;
2° Les magistrats devaient cesser d’être timorés, et sanctionner sans réticence ceux, trop nombreux encore, qui abuseraient de la qualité, la plupart du temps inexactes, de résistant, pour commettre des méfaits …[haut de page]

Conclusion

Rappelons les appréhensions et les directives du C.G.E. ( composé des plus hautes autorités de la Résistance) : « La répression devra être rapide et brutale » et celle de Michel Debré : « d’elle-même, les forces de la Résistance se seront assurées de la personnes des traîtres les plus notables ».
Sans doute, pensaient-ils comme beaucoup d’autres qui allaient être appelés à de hautes responsabilités, aux conséquences dramatiques pouvant résulter à la Libération des actes criminels commis sous l’Occupation (30 000 résistants exécutés, 200 000 déportés)
« … les traîtres les plus notables… »
Il s’agissait bien de ceux qui étaient coupables de dénonciations, d’arrestations ou de déportations. Il ne s’agissait pas de vengeance ou de règlements de compte personnels.
Il faudrait donc se garder d’observer ces événements avec l’esprit tranquille d’aujourd’hui, et la conception que l’on peut avoir, après une longue période de paix, de la marche normale de l’administration et du cours serein et mesuré de la Justice. Il n’y avait plus d’ailleurs, à ce moment de notre histoire, ni bureaux, ni tribunaux en mesure de jouer leurs rôle. On a du mal à imaginer le passage sans transition d’une longue occupation à une libération soudainement retrouvée. Climat, d’une minute à l’autre, entièrement nouveau ! Réactions inévitables de ces hommes qui, ayant clandestinement mené le combat et qui, sortis de l’ombre, crurent pouvoir (ou devoir), sans attendre les autorités officielles, prendre et exécuter les premières sanctions, pour accomplir ainsi une sorte de message, celui de tous les Résistants morts sous la torture, dans les combats ou la déportation.
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Douments-Témoignages-Recherche

publié par le Musée de la Résistance Azuréenne
http://resistance.azur.free.fr
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