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Allocution Jean MOULIN le 27 mai 2009

ALLOCUTION   PRONONCEE  DEVANT  LA  STELE  JEAN  MOULIN

                                                    (Nice, 27 MAI 2009)

            Nous sommes réunis, ce soir, devant cette stèle inaugurée le 9 avril 1995, afin de commémorer le soixante-sixième anniversaire de la création, à Paris, 48 rue du Four, du Conseil national de la Résistance à l’initiative de Jean Moulin.

            Ce dernier, né à Béziers en 1899, avait mené une brillante carrière préfectorale sous la IIIèmeRépublique : plus jeune sous-préfet en 1925 à Albertville, où il se lia d’amitié avec le député de Savoie Pierre Cot, dont il devint le chef de Cabinet au ministère de l’Air en 1936 (fonction dans laquelle il apporta une contribution non négligeable en faveur de l’Espagne républicaine), plus jeune préfet en 1937, nommé dans l’Aveyron, avant d’être affecté dans l’Eure-et-Loir en 1939. Ce fut là, à Chartres, le 17 juin 1940, que bascula son existence. En effet, il refusa de signer un document infamant à l’égard des troupes sénégalaises accusées à tort d’atrocités commises sur des civils par des soldats allemands et se trancha la gorge dans sa cellule, d’où l’écharpe qu’il porta régulièrement, par la suite, afin de masquer la cicatrice. Révoqué par Vichy, le 2 novembre 1940, malgré l’action accomplie en faveur  des habitants de Chartres, il s’installa dans la zone non occupée, où sa famille possédait une résidence dans le village de Saint-Andiol, dans les Bouches-du-Rhône. C’est là qu’il échafauda le projet de rejoindre Londres après avoir discuté avec les pionniers de la Résistance. A cette fin, il rejoignit sur la Côte d’Azur Frédéric Manhès (son collègue des cabinets ministériels du Front populaire), qui s’était installé à Cagnes-sur-Mer.  Ce dernier lui permit d’obtenir auprès de la sous-préfecture de Grasse, le 7 février 1941, un vrai-faux passeport établi au nom de Joseph Mercier, professeur à l’Institut international de New York, qui lui permit de rejoindre Lisbonne et, de là, Londres, au mois d’octobre, après avoir eu des contacts avec divers responsables de la Résistance en zone sud (Henri Frenay, François de Menthon, Emmanuel d’Astier de la Vigerie).

            Le général de Gaulle lui confia une triple mission : rallier les mouvements de zone sud à la France libre ; séparer les forces militaires des mouvements des organisations politiques afin de mieux contrôler les premières ; unifier les mouvements de résistance. Parachuté dans les Alpilles le 2 janvier 1942, Jean Moulin, désormais affublé des pseudonymes Max et Rex, disposait d’un matériel de transmission, d’un secrétaire-radio et de fonds indispensables au développement des mouvements. Il parvint, en mars 1942, à obtenir l’allégeance de Combat, de Franc-Tireur et de Libération-Sud, puis à rassembler au sein de l’Armée secrète les formations militaires des trois mouvements, qu’il fit fusionner, en janvier 1943, sous l’appellation de Mouvements unis de Résistance (MUR).

            Ses déplacements incessants pouvant paraître suspects, Jean Moulin se préoccupa de trouver une activité officielle destinée à constituer un alibi solide en cas d’enquête policière. Il choisit la profession de marchand de tableaux et de galeriste, exploitant ses goûts artistiques et son expérience du fusain et de l’aquarelle, qui l’avait fait remarquer, dans l’entre-deux-guerres, sous le pseudonyme de Romanin (le Conseil général des Alpes-Maritimes a rendu hommage à « l’artiste résistant » en organisant une magnifique exposition à Acropolis à l’automne 2004). Il jeta son dévolu sur Nice, où des amis (Colette Pons, maître Milhé) lui dénichèrent une boutique au 22 rue de France, qu’il loua en octobre 1942 avant de la transformer en galerie d’art moderne grâce au talent du décorateur Jean Cassarini. La galerie Romanin fut inaugurée le 9 février 1943, en présence de nombreuses personnalités politiques et culturelles, dont le zélé préfet de Vichy, auquel Jean Moulin réserva une désagréable surprise, le portrait volontairement mal accroché du maréchal Pétain, relié à une ficelle, s’écroulant au moment de l’arrivée de Marcel Ribière, revanche symbolique du haut fonctionnaire révoqué par Vichy. La galerie, avec ses œuvres de Bonnard, Degas, Dufy, Matisse, Rouault, Utrillo, fournit une « couverture » idéale aux activités clandestines de l’ancien préfet de l’Eure-et-Loir, l’appartement situé au-dessus du local constituant une « planque » pour des agents de la France libre ou des MUR, qui réclamaient à Colette Pons, promue directrice, « la clé de Rex ». Jean Moulin effectua une dizaine de séjours à Nice, d’octobre 1942 à juin 1943, au cours desquels il rencontra des cadres locaux de la mouvance gaulliste, aussi bien que de la mouvance communiste (ainsi que l’attestent les Mémoires de Simon publiés par Marcel Guizard en 1989), débouchant sur la rédaction de deux tracts communs diffusés en novembre 1942 (Grèves nationales pour la Libération) et en janvier 1943 (Français, unis autour du gouvernement du général de Gaulle, en avant pour la libération de notre Patrie), qui sont exposés au Musée de la Résistance azuréenne sur le panneau consacré à la présence de Jean Moulin dans les Alpes-Maritimes.

            Nommé délégué général de la France libre, Jean Moulin installa à Lyon les services de la Délégation (Bureau d’information et de presse, Comité général d’études, Service des opérations aériennes) et il chercha à affirmer la représentativité de la France libre et de son chef auprès des Alliés qui soutenaient, en Algérie, le général Giraud. A cette fin, il se rapprocha des partis et des syndicats représentatifs de la France d’avant-guerre, débouchant sur la constitution du CNR le 27 mai 1943, qui l’élut président et adopta un texte reconnaissant le général de Gaulle comme le chef de la Résistance, souhaitant qu’il fût placé à la tête d’un gouvernement provisoire, favorisant ainsi l’installation du général à Alger le 3 juin 1943 et sa coprésidence du CFLN.

            A l’origine du CNR, il y avait une logique, qui devint ensuite une dynamique, celle de l’unification. Certes, la plupart des FFL et des résistants de métropole considéraient que le naufrage des partis en 1939-1940 les disqualifiait pour la durée de la guerre. Ce furent le débarquement allié en AFN et le choix des Américains de confier la direction du territoire libéré à l’amiral Darlan qui achevèrent de convaincre Jean Moulin de constituer un conseil élargi aux forces politiques et syndicales de l’avant-guerre. Face à la parodie de libération qui se déroulait sur les rives sud de la Méditerranée (où l’on faisait du Vichy sans Pétain puisque les détenus politiques n’étaient pas libérés et le statut des Juifs n’était pas aboli), il était urgent d’asseoir la légitimité du général de Gaulle sur une représentation nationale, dans laquelle les hommes nouveaux de la Résistance côtoieraient les anciens représentants de la Nation, pourvu qu’ils eussent donné la preuve de leur esprit résistant. Aux yeux de Jean Moulin, le CNR était un compromis nécessaire entre diverses exigences et diverses possibilités. Il avait l’avantage, face aux Alliés, de rassembler la France de la revanche, unie dans l’allégeance à de Gaulle. Grâce à cet organisme, la lutte continuerait avec l’appui des forces politiques traditionnelles dont la légitimité était reconnue internationalement. L’ardent républicain qu’était Jean Moulin ne pouvait que partager sans réserve les analyses de Léon Blum et de Raymond Aron sur la nécessité des partis dans une démocratie. De plus, le projet de CNR élargi permettait d’empêcher les socialistes d’un côté, les communistes de l’autre, d’organiser une Résistance politique indépendante de la France combattante. Raisonnant en homme d’Etat, il considérait que, pour représenter la Nation dans sa réalité, le CNR devait rassembler toutes les tendances politiques, à l’exclusion des collaborateurs. Ce fut un des paradoxes de la situation anarchique dans laquelle se débattait la France que de voir ce préfet du Front populaire proposer puis imposer à des mouvements dont les militants se situaient majoritairement à gauche, la reconnaissance de partis centristes ou modérés qui donnaient à la Résistance une tonalité bien plus à droite qu’elle ne l’était en réalité. La création du CNR fut l’entreprise la plus malaisée de Jean Moulin et la plus décriée par la Résistance des chefs, prédisant la fin de l’espérance politique des mouvements. Il ne faut pas oublier que, malgré la sympathie croissante mais passive d’une partie de la population, la Résistance demeurait très minoritaire, qu’il lui manquait la caution d’hommes d’Etat notoires, de représentants des élites et des corps constitués qui avaient rallié Pétain ou se tenaient dans une prudente réserve. Or, c’étaient eux qui étaient susceptibles de rassurer les Alliés sur l’avenir politique de la France. Cet après-midi du 27 mai, après bien des aléas et des difficultés, les patriotes français refusant l’asservissement au vainqueur provisoire s’étaient enfin  retrouvés pour préparer en commun les solutions aux problèmes militaires, administratifs et politiques que devait poser la libération du territoire, qui seront proposées le 15 mars 1944 dans le fameux programme du CNR, dont les principes seront repris dans le préambule de la Constitution de 1946. Certes, l’union réalisée autour de Jean Moulin était fragile, comportait des malentendus, des germes de contestations et de conflits, mais des hommes que le seul lien patriotique unissait et que tant d’arrière-pensées divisaient, étaient désormais réunis pour débattre d’une manière permanente de tous leurs problèmes dans une assemblée où le verbe remplaçait les armes, symbole de la démocratie renaissante.

            Ce fut le dernier succès de Jean Moulin, arrêté par Klaus Barbie à Caluire, le 21 juin 1943, au cours d’une réunion des chefs militaires des MUR qu’il avait diligentée à la suite de l’arrestation à Paris du général Delestraint, chef de l’Armée secrète. Identifié au bout de deux jours comme étant le fameux Max, il fut vainement torturé à Lyon, puis à Paris, avant de mourir en gare de Metz, le 8 juillet, dans le train le conduisant en déportation, déportation qui est symbolisée sur l’une des colonnes soutenant le gisant devant lequel nous sommes rassemblés.

            Paradoxalement, ce ne fut qu’après sa panthéonisation, intervenue le 19 décembre 1964, que Jean Moulin devint le héros emblématique de la Résistance intérieure, grâce notamment au discours prononcé par André Malraux dont je vais citer deux extraits célèbres : « Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège, avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé comme toi et même, ce qui est plus atroce, en ayant parlé », « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là elle avait le visage de la France », cette dernière phrase se trouvant gravée sur les stèles dédiées à Jean Moulin au Port Vauban d’Antibes et devant le collège Romée de Villeneuve à Villeneuve-Loubet. Une vague d’inaugurations toponymiques et lapidaires s’ensuivit dans l’hexagone jusqu’à nos jours : 980 avenues, rues, places, squares (dont 21 dans les Alpes-Maritimes), 290 établissements scolaires (dont 4 dans les Alpes-Maritimes), 40 monuments et stèles (6 dans les Alpes-Maritimes) et 120 plaques dont celle du 22 rue de France.

            Unificateur de la Résistance, pour reprendre le sous-titre de la biographie que lui consacra en 1964 Henri Michel, jumelant les hommes de l’ombre et ceux de Londres, homme de gauche rallié au général de Gaulle, martyrisé sans avoir parlé, Jean Moulin est par excellence le héros en lequel les diverses mémoires de la Résistance se reconnaissent.

            Nous allons donc lui rendre hommage par un dépôt de gerbe.

                                                                                                          Jean-Louis Panicacci

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